21 avril 2011
La Turquie est européenne
La question de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne ne cesse d’être d’actualité depuis 1959, date à laquelle cet Etat, par le biais de son premier ministre de l’époque, adressa à la Communauté économique européenne (l’ancêtre de l’UE) une demande officielle d’association.
En dépit de l’importance de cette question, d’autant plus grande que cette aventure coïncide pratiquement avec l’histoire de l’ « immigration turque en Europe » (nous reviendrons sur cette terminologie), ce ne sera pas l’objet de mon propos.
En effet, le débat politique « Turquie-UE » ne doit pas occulter une double réalité, à savoir que l’Europe ne se limite pas à la construction institutionnelle européenne (première clarification) et que la Turquie est européenne indépendamment de son adhésion ou non à l’UE (deuxième clarification). Développons.
L’Europe ne se limite pas à la construction institutionnelle européenne. Elle lui donne un sens contemporain, en termes d’échanges, de liberté de mouvement, de dialogue, de projet de société transnationale, mais toujours est-il que l’Europe précède l’UE. Si cette dernière faillit, le Vieux Continent n’en maintiendra pas moins ses assises historiques, sociologiques et civilisationnelles.
La Turquie est européenne indépendamment de la question de son adhésion à l’UE. Cette mise au point découle directement de la précédente. En effet, le débat sur l’accession de la Turquie à l’UE est très généralement présenté comme suit : la Turquie et l’Europe forment deux entités séparées par une ligne (historique selon certains, géographique selon d’autres) étanche et la Turquie souhaite rompre cette ligne de démarcation pour intégrer la « famille » Europe.
Or, cette présentation résulte d’une double désinformation : la première tend à amalgamer l’Europe à la seule UE (la Suisse et la Norvège : des Etats extra-européens ?), la seconde tend à considérer que parce que la Turquie ne fait pas partie de l’UE, elle ne fait forcément pas partie de l’Europe.
Cela n’a pas de sens de mettre en avant l’argument géographique pour décider si la Turquie est dans l’Europe ou pas, en particulier sur la base d’une grille de lecture contemporaine. Sans compter que l’application stricte de cet argument exclurait de fait un Etat membre de l’UE, à savoir Chypre. Ce sont donc les arguments politique et historique qui doivent être analysés pour apprécier l’européanité de la Turquie. Il faut vérifier si la Turquie (a) fait partie d’un ensemble appelé « Europe ».
Pour ce faire, les archives ottomanes constituent une source d’informations extraordinaire. Prenons quelques exemples, parmi beaucoup d’autres, qui illustrent l’européanité de la Turquie au-delà des affirmations parfois entendues selon lesquelles « l’Empire ottoman a été présent en Hongrie et dans les Balkans durant plusieurs siècles » et « l’Empire ottoman a été l’homme malade de l’Europe ».
1560. Lettre impériale du Sultan Soliman le Magnifique envoyée au Roi de France François II. Le Sultan y répond à l’appel à l’aide adressé par François II contre ses ennemis, y rappelle les liens d’amitié qui ont prévalu entre le père de François II et lui et y insiste sur la continuité de ces liens d’amitié et de bonne intelligence. 1565. Lettre impériale du Sultan adressée au Roi de France, faisant suite à une lettre adressée au Sultan par le Roi de France dans laquelle ce dernier l’informe que les tensions qui dominent les relations de la France avec la Reine d’Angleterre ont été dissipées au profit de la paix, ce à quoi le Sultan répond par un message de contentement et d’appel au renforcement des relations bilatérales. 1565 toujours. Lettre impériale du Sultan adressée au Roi du Portugal, consacrant l’appel de ce dernier au renforcement des liens d’amitié entre les deux puissances.
Ces exemples proviennent du 16e siècle et ont pour objectif d’illustrer l’ancienneté de l’européanité de la Turquie. Mais il est possible de choisir des exemples plus récents également.
1838. Le Sultan Mahmud II entérine le premier accord commercial entre l’Empire ottoman et la Belgique. C’est la même année, d’ailleurs, que le Sultan signe l’ordre impérial de reconnaissance de l’Etat belge. 1847. Des représentants irlandais adressent une lettre de remerciements au Sultan Abdülmecid suite à l’aide financière que celui-ci fait acheminer à destination des nécessiteux de ce pays.
C’est bien en tant que puissance européenne que l’Empire ottoman a envisagé sa relation aux autres puissances européennes. Certes, cette histoire commune a été parsemée de conflits divers mettant en scène la Sublime Porte. Mais cette donnée ne lui est nullement applicable de façon exclusive, puisque cette histoire commune a été traversée par d’innombrables querelles opposant les autres puissances européennes entre elles, France et Angleterre en tête.
Ces quelques pièces d’archives suffisent à (dé)montrer que l’européanité de la Turquie, à savoir son intégration politique et historique dans la « famille » Europe, est à tout le moins pluriséculaire. Il s’agit d’une histoire partagée de longue date. C’est pourquoi il ne me semble pas correct de faire coïncider la présence des Turcs en Europe avec l’histoire de l’ « immigration », de même qu’il me paraît rigoureusement inexact sur le plan historique de présenter le processus d’adhésion de la Turquie à l’UE comme une rencontre inédite à peine vieille d’un demi-siècle.
Je suis convaincu qu’il faut réhabiliter ce passé commun, réaffirmer l’européanité de la Turquie et, de toutes parts, éviter de tomber dans le piège tendu par l’amalgame réducteur entre les formulations « Europe » et « UE ». Les mots, ici comme ailleurs, sont importants.
[Ce texte a fait l'objet d'une publication dans les colonnes du quotidien La Libre Belgique, édition du 21 avril 2011, pp. 46 et 47. Il est par ailleurs lisible sur lalibre.be.]
11:30 | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note | Tags : turquie, europe, union européenne, ue, empire ottoman, sublime porte, vieux continent, immigration turque, belgique |
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02 mars 2010
Couverture très sélective des attentats terroristes
Il y a quelques jours, alors que je consultais le très appréciable site d’information/réflexion Oumma.com, je suis tombé sur une information « scotchante » à plusieurs niveaux.
Au niveau du fond. Europol, l’office de police criminelle de l’Union européenne, qui est notamment chargé de faciliter l’échange de renseignements entre polices nationales, a publié un rapport circonstancié et choc (attention, en anglais). Ce rapport, puissamment objectivé pas quantité d’études chiffrées et de statistiques, conclut que 99,6 % des attentats terroristes commis en Europe sont le fait de groupes non-musulmans (ou ne se revendiquant pas de la religion islamique, pour être plus précis).
Au niveau de la forme. Le rapport proprement dit, de même que les informations détaillées qu’il contient, je ne les ai pas trouvés sur le site Oumma.com, mais, après une recherche fastidieuse, sur le site d’Europol. Quelle importance ? Tout simplement, je considère que n’importe quel site se voulant sérieux, comme ici Oumma.com, qui livre en l’occurrence une information aussi précieuse que celle-là, doit également livrer les outils de compréhension, de vérification et d’utilisation de cette information. En effet, ce n’est pas la première fois que j’aurais été désabusé d’apprendre, par la suite, que ce rapport n’existe pas ou que les résultats relayés sont (grossièrement) inexacts, bref qu’il s’agit en réalité d’une intox. Dans le maniement de telles données, la rigueur doit être de mise.
Au niveau de la couverture médiatique. D’une part, je suis moi-même surpris du caractère à ce point négligeable de la proportion d’attentats commis par des groupes se revendiquant de la religion islamique. C’est dire si le systématisme avec lequel les médias « mainstream » inoculent la perception que seuls ces groupes-là commettent de tels actes pénètre, fût-ce de façon très subtile, jusqu’à l’inconscient de personnes convaincues par principe et avec résolution du contraire. D’autre part, je considère que l’absence quasi-totale (voire totale tout court) de couverture de ce rapport par ces mêmes médias constitue une omission particulièrement criminogène. Et je pèse mes mots.
Quoi qu’il en soit, à l’heure où la circulation de l’information se démocratise ou n’est à tout le moins plus soumise au bon vouloir de ces toujours mêmes médias, je ne peux que conseiller la diffusion la plus large possible des résultats de ce rapport.
18:31 | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : europol, rapport, attentats terroristes, religion islamique, islam, ue |
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24 décembre 2008
Si j'étais Roi des Belges...
Mesdames et Messieurs,
En cette période de crises, je souhaite insister sur plusieurs défis qui sont autant de bonnes résolutions en préambule de l’année nouvelle qui est sur le point de débuter.
Notre pays, comme vous le savez, traverse une période de troubles institutionnels. Il est important que les deux grandes communautés linguistiques ainsi que leurs représentants retrouvent les chemins du fédéralisme intégratif. En effet, nous devons et nous pouvons montrer que nous sommes capables de construire un fédéralisme, panaché et sans tabou, mais aussi qui ne soit pas uniquement une fédération. Il ne fait aucun doute que nous sommes capables de communier autour de valeurs partagées.
À cet égard, j’en appelle à toutes les bonnes volontés pour concevoir le processus actuel à l’aune du projet européen de « rapprochement des peuples », qui est le fondement de l’Union européenne, dont la Belgique, je le rappelle, est un des États fondateurs.
Par ailleurs, je suis convaincu que l’avenir de notre pays se construira avec la participation de tous les Belges, y compris les nouveaux Belges. Ainsi, les discussions actuelles doivent, selon moi, aussi faire place à l’apport des citoyens belges d’origine étrangère, dont les aïeux se sont installés durablement sur le sol belge et qui sont donc autant concernés que les autres citoyens par les débats, tous les débats de société.
Dans le prolongement de cet objectif, j’exprime mon souhait que notre société bascule d’un modèle multiculturel vers un modèle interculturel. En effet, la grande diversité des cultures qui fait la fierté de notre pays ne s’accompagne pas suffisamment d’initiatives visant à jeter des ponts entre les personnes, à permettre aux individus de transcender leurs appartenances communautaires. Les initiatives allant dans ce sens doivent être plus fortement soutenues.
La crise financière qui frappe de nombreux pays, dont le nôtre, doit nous conduire à repenser les structures de notre économie, afin de généraliser l’économie réelle au détriment de la spéculation. Il est important de répondre aux demandes d’augmentation du pouvoir d’achat adressées par la population. De plus, il faut poursuivre la lutte contre la pauvreté, qui est un défi plus que jamais d’actualité, comme en témoigne une étude récente du Service Fédéral économie. Par ailleurs, au-delà de la question des richesses, c’est la question de leur répartition, très inégalitaire, qui doit nous préoccuper et nous mobiliser.
Enfin, parallèlement aux objectifs mondiaux dans le domaine du développement durable, tel qu’il a été défini par la Commission mondiale sur l’environnement et le développement, notre pays doit prendre ses responsabilités en tant que membre de la communauté internationale et œuvrer à l’instauration d’une indépendance véritable du continent africain et d’une paix juste au Proche-Orient.
Dans l’espoir que notre pays, pour répondre aux défis que j’ai évoqués brièvement, puisse s’inspirer de la décision de l’Union européenne de déclarer l’année 2009 « Année européenne de la créativité et de l’innovation », je vous souhaite à toutes et à tous d’excellentes fêtes de fin d’année.
[Discours royal improvisé paru dans le quotidien Le Soir, édition du mercredi 24 décembre 2008, couverture + page 3]
13:03 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : crise politique, crise financière, interculturalité, ue, fédéralisme intégratif, développement durable, afrique |
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