03 octobre 2011

Intégrez-vous !

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Non, il ne s’agit pas, après les succès de Indignez-vous ! et de Engagez-vous !, d’un improbable troisième essai de Stéphane Hessel.

Le mot « intégration » est sur toutes les lèvres. Chaque fois qu'il est question, dans le débat public, de difficultés en lien avec le « vivre ensemble », différents acteurs le mobilisent pour éviter d’avoir à recourir à des termes comme : racisme, xénophobie, discrimination ou insertion. Il est donc souvent utilisé abusivement. (Cela ne signifie pas pour autant que le terme intégration n’est pertinent dans aucune circonstance. Nous y reviendrons.)

Ce flou sémantique permet de réactualiser le débat sur l'intégration chaque fois qu'un fait divers mettant en scène des individus originaires d'un pays étranger, en particulier du Maghreb ou du Moyen-Orient, est couvert par les médias grand public. Dernièrement, trois dirigeants européens de premier plan (Merkel, Sarkozy et Cameron) ont, presque simultanément, déclaré que l'intégration était un échec. Un terme qui résonne comme un signe de ralliement politique en ces temps de crise économique.

Une façon, farfelue mais efficace, d’objectiver l’intégration des uns et des autres serait de poser voire de lister des critères clairs afin que les « prétendants » à l'intégration sachent exactement à quoi s'en tenir s’ils décident d’arpenter le parcours devant mener à « l’attestation » de leur parfaite intégration, sans que quiconque ne puisse plus revenir dessus.

Le concept d'intégration n'a aucune pertinence s'agissant de parler de citoyens nés dans ce pays, qui est le leur. L’origine est un critère intrinsèquement inobjectivable et par conséquent irrelevant. En effet, chaque personne puise (une partie de) ses origines dans un « ailleurs ». La distinction entre autochtones et allochtones devrait donc logiquement être celle qui met en présence d’une part des nationaux (les autochtones), d’autre part des primo-arrivants (les allochtones).

En revanche, dans la mesure où les flux migratoires ne cesseront jamais, le concept d'intégration a, et aura toujours, une pertinence s'agissant de parler des primo-arrivants, quelle que soit leur provenance, et s’agissant d’élaborer des politiques en matière d’accueil visant ces nouveaux venus. Dans cette circonstance, donc, iI garde tout son sens.

En effet, il est essentiel que toute personne qui décide de s’installer sur le territoire d'un pays, le pays d’accueil, soit invitée à en respecter la législation. Un début de réponse à la question de savoir ce qu'est l'intégration se déclinerait comme suit : est intégré tout individu durablement installé, tout citoyen qui respecte le cadre légal, à savoir la Constitution et les instruments internationaux en matière de droits humains, ces instruments internationaux ayant des effets directs en droit interne et faisant par conséquent corps avec celui-ci.

Une fois ces prémisses posées, et un accord de principe sur celles-ci est nécessaire sous peine de ne pas pouvoir approfondir la discussion, il est possible de préciser le point de cristallisation du débat sur l'intégration. En effet, il se pose particulièrement au regard de la présence en Occident de citoyens de confession musulmane ou appartenant à un groupe labellisé de façon un peu simpliste comme « arabo-musulman ».

Ce groupe, pourtant hétérogène, est fréquemment et indistinctement prié voire carrément sommé de s'intégrer. A l’observation, il est en réalité question de demander à tous les individus qui le composent de « vivre comme nous ». En d'autres termes, non pas de respecter la Constitution et les instruments nationaux et internationaux qui composent notre ordonnancement juridique, mais de faire les mêmes choix de vie que « nous ». De manger « comme nous », de boire « comme nous », de se comporter en société « comme nous ». 

Au besoin, il sera jugé légitime de les y contraindre, au mépris de la liberté individuelle sur laquelle est bâti notre ordre constitutionnel démocratique. Or, cette contrainte, qu'elle se traduise par une violence symbolique (la formule est de Pierre Bourdieu) ou par une initiative législative, revient à violer les principes d'égalité et de non-discrimination. Le premier consacre le droit égal de pouvoir choisir librement ; le second interdit de priver du droit à l'égalité une personne en raison des choix qu'elle pose.

Ce discours n'est aujourd'hui plus l'apanage de l'extrême-droite traditionnelle. Il a largement contaminé l'ensemble des partis politiques dits « démocratiques ». Il est normalisé et promu par un ensemble disparate d’acteurs politiques, de l'extrême-gauche à l'extrême-droite de l'échiquier. S'opposer à cette tendance tentaculaire, voilà le véritable défi que ce que l’on nomme communément le « vivre ensemble ». Et il y a urgence.

 

[Ce texte a fait l'objet d'une publication dans le magazine luxembourgeois Diwan, édition d'octobre 2011, p. 4.]

05 mai 2009

Durban II : c'est reparti pour un tour...

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La deuxième Conférence Mondiale contre le Racisme s’est tenue dans un gigantesque climat de diabolisation et de propagande. Plutôt que d’écrire des choses mieux dites par d’autres, je me contenterai de renvoyer les curieux vers un article publié par Alain Gresh sur son blog et que je trouve exemplaire, tant il décortique brillamment les raccourcis qui, une fois n’est pas coutume, ont obéré le débat.

Cliquez ici.

Je me permets de reprendre la conclusion in extenso : « Rappelons aussi que l’Union européenne et les Etats-Unis ont décidé de boycotter le gouvernement du Hamas après la victoire de ce dernier aux élections législatives de janvier 2006. L’Union européenne avait posé trois conditions à toute négociation : la reconnaissance par le Hamas de l’Etat d’Israël ; la renonciation à la violence ; la reconnaissance de tous les accords déjà signés. Or, nous avons un gouvernement israélien qui refuse de reconnaître le droit des Palestiniens à un Etat, qui prône le recours à la violence et qui refuse de reconnaître les accords déjà signés comme le peu contraignant processus d’Annapolis. On attend la réaction des gouvernements européens... »

Ce paragraphe est une superbe illustration pédagogique de l’expression « Le Roi est nu ! ».

Cela dit, la tournée européenne du nouveau ministre israélien des Affaires étrangères, Avigdor Lieberman, montre que la réaction des gouvernements européens est courageusement foudroyante : elle consiste à affubler l'extrême-droite israélienne de quolibets poliment réprobateurs, ce qui permet au passage de redorer le blason de la droite extrême israélienne, Likoud en tête. Tout ceci devient (de plus en plus) obscène.

16 janvier 2008

Racisme ordinaire

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C’était il y a quelques jours. Ma maman devait se rendre à une entrevue avec la directrice de l’école primaire du petit dernier de la famille, 6e année.

Elle me demande de l’y accompagner. Je cherche à savoir s’il y a une raison particulière, au-delà des petits soucis que peut rencontrer tout enfant de cet âge. Elle m’explique qu’elle a l’impression, basée sur les précédentes entrevues avec la directrice, que celle-ci lui parle avec condescendance, qu’elle n’est pas à l’écoute et qu’elle fait preuve de paternalisme (ou plutôt, en l’occurrence, de maternalisme).

Interpellé et, à dire vrai, incrédule, je l’accompagne à cette fameuse entrevue, résolu et décidé à en avoir le cœur net, concevant difficilement une telle chose. C’est que ma maman, sans exagération, c’est la maman la plus formidable du monde, passé, présent et futur. En tout cas, c’est une femme impliquée, concernée, attentionnée, ouverte au dialogue, dépourvue de mauvaise intention, travailleuse, soucieuse d’éduquer et d’accompagner au mieux ses enfants.

Nous voilà donc dans le bureau de la directrice, comme prévu.

Dans un premier temps, je me contente de laisser ma maman parler, tout en observant les réactions de la directrice. Et je suis stupéfait de constater que le malaise de ma maman est tout à fait fondé. Mais je reste calme. Ou plutôt j’essaie, parce que j’ai presque l’impression que c’est ma maman l’enfant, le rapport établi par la directrice n’étant pas celui d’égale à égale.

Cela devient insupportable, je finis donc par m’interposer, non pas pour venir à la rescousse de ma maman, mais pour dire, avec un volume de voix élevé et bien décidé à ne pas être interrompu, que nous sommes des parents concernés, soucieux d’offrir une éducation de qualité au petit, et que nous souhaitons être écoutés comme il se doit, avec la considération qui sied.

Et là, tout change. La directrice est transformée. Elle écoute. Elle est attentive. Elle entend notre propos. Elle se montre plus humble. Son volume de voix a nettement diminué. C’est une autre personne. Le dialogue, le véritable dialogue, s’installe.

Pourquoi je ressens le besoin de dévoiler cette anecdote ? Quel est le rapport avec le titre de ce billet ?

Nous sommes musulmans pratiquants et ma maman porte le foulard par conviction. Ajoutez à cela le fait qu’elle privilégie toujours une approche douce des choses et qu’elle exècre le ton polémique, et vous obtenez la situation décrite : une directrice qui, sans même être nécessairement et foncièrement malintentionnée, la prend de haut.

Il s’agit d’un exemple parfait de la violence psychologique que vivent quotidiennement de nombreuses femmes musulmanes, victimes de préjugés paternalistes qui les relèguent au rang d’éternelles petites choses fragiles, que l’on plaint, pour qui l'on réclame égalité et émancipation, mais à qui l’on dénie paradoxalement toute aptitude à s’exprimer, à participer, à s’affirmer.

Un soupçon d’empathie, il ne faut rien de plus pour entrevoir les effets potentiellement dévastateurs que comporte cette violence psychologique, ce racisme ordinaire qui s’opère bien souvent dans l’indifférence générale.