28 novembre 2007
Sociologie : comparaison n’est pas raison
Dans le présent débat sur « l’avenir de la Belgique », à l’heure où, à l’instar de l’initiative qui avait conduit à la rédaction du « Traité établissant une Constitution pour l’Europe », une « Convention », belgo-belge celle-là, qui se penchera sur une Réforme de l’État, est en passe de voir le jour, il me paraît important de souligner un raccourci analytique de nature sociologique qui a le vent en poupe.
La crise politique que traverse actuellement la Belgique présente en effet un intérêt majeur, parmi d’autres évidemment : elle est le théâtre d’innombrables analyses journalistiques, mais aussi académiques, qui sont le fait de commentateurs étrangers (français, néerlandais, allemands, italiens, britanniques, états-uniens, turcs, et j’en passe), lesquels se fendent de réflexions plus « bienveillantes » et « lumineuses » les unes que les autres, pour « résoudre le problème des Belges ». Sauf que…
Ces analyses pêchent presque immanquablement par « ethnocentrisme ». D’un point de vue méthodologique, il n’est pas pertinent de penser une crise, comme d’ailleurs à peu près n’importe quelle problématique, de « là-bas » à partir des présupposés d’ « ici ».
Pour comprendre, au-delà de sa grande complexité intrinsèque, la crise communautaire belge, il faut abandonner les réflexes analytiques qui relèvent d’un cadre sociologique tiers, et opérer un travail de fond, un travail de « découverte ».
Un analyste français ne peut en aucun cas saisir la réalité du terrain belge s’il cherche à plaquer sur ce terrain des postulats français, relevant de la sociologie française (exemple : les principes républicains), découlant de l’historiographie française (exemple : les républiques successives), appartenant au système politique français (exemple : le jacobinisme « à la française »). L’échec de l’approche trouve alors sa source dans le point de départ même de l’initiative.
La tentation décrite ci-avant est à la fois permanente et transversale. Elle n’épargne aucune discipline, aucune thématique, aucun peuple, aucun public, aucun analyste. Elle est l’un des plus importants creusets de cette incompréhension qui gangrène les rapports humains. Les exemples sont pléthore.
Jusqu’à la veille des élections législatives qui ont eu lieu en Turquie le 22 juillet dernier, et dans une moindre mesure après, les médias et commentateurs ouest-européens, en particulier français et belges, n’ont pour la plupart eu de cesse de présenter la situation locale comme le terrain d’un affrontement entre deux camps monolithiques et figés : les « islamistes » et les « laïcs ».
Cette grille analytique, calquée à partir de contextes sociologiques « autres », était sans doute fort commode en ce qu’elle permettait de faire l’économie d’un réel travail d’investigation, mais son pragmatisme a par son propre fait obéré toute réflexion un tant soit peu pertinente et réellement informative, la réalité du « contexte turc » étant infiniment plus complexe.
Une autre illustration de cette tentation : le parallèle Flamands/Wallons et Kurdes/Turcs. Passons sur le simplisme du premier parallèle en ce qu’il ne tient pas compte des francophones de Bruxelles. Passons sur le simplisme général des deux mises en situation en ce qu’elles insinuent l’existence d’un problème qui concernerait l’ensemble des Flamands et des Wallons et l’ensemble des Kurdes et des Turcs. Contentons-nous de procéder à une lecture assidue et une écoute attentive des « analyses » de tout ce beau monde, lesquelles révèlent un besoin quasi irrépressible de ramener l’inconnu au connu, au lieu d’abandonner le connu pour appréhender sereinement, et sainement, l’inconnu. Cette complaisance immobiliste permet tout au plus de s’illusionner quant à la compréhension du monde de l’autre.
Chacun appréhende l’autre en ne tenant compte que du résultat, de la situation présente, en faisant fi du processus historique qui a conduit à cette situation. Les situations semblent se ressembler, donc il suffit de plaquer à la situation A les leviers qui sous-tendent la situation B, ou inversement. Les processus historiques sont-ils identiques ? Les réflexes populaires correspondent-ils ? Les systèmes de valeurs sont-ils similaires ? Les concepts et notions renvoient-ils à des significations comparables « ici » et « là-bas » ? Autant de points d’achoppement qui ne posent aucun problème analytique puisqu’ils n’existent tout simplement plus.
Un dernier exemple pour illustrer mon propos : le débat actuel autour du projet de « Constitution civile » en Turquie.
En bref, il s’agit d’un tournant majeur dans l’histoire de ce pays et de sa nécessaire démocratisation. Imaginons à présent que ce soit une force politique ou associative tierce, donc non turque, qui rédige la Constitution turque. C’est tout bonnement absurde, pour des raisons sociologiques qui sont évidentes, mais qui nécessitent de prendre du recul par rapport à ce que nous pensons être des évidences universelles et perpétuelles. Ce texte constitutionnel doit émaner de la société turque elle-même, la seule à pouvoir apprécier tous les tenants et aboutissants qui la fondent.
Bien sûr, il serait sot d’exclure une piste analytique sous prétexte que celle-ci se situe hors d’un cadre précis, national en l’occurrence, mais il n’en demeure pas moins fort discutable de comparer deux histoires nationales aux contours sociologiques différents avec comme conséquence une « pensée par procuration », qui appréhende le « là-bas » avec des lunettes d’ « ici ».
18:31 | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : belgique, turquie, sociologie, wallons, flamands, turcs, kurdes |
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