07 mars 2011
Droits de l’homme ? Non, droits humains
« Droits de l’homme », « Convention européenne des droits de l’homme », « Cour européenne des droits de l’homme », « Ligue des droits de l’homme ». Ces formulations n’interpellent pas directement, pourtant elles devraient. Voici leurs équivalents en anglais : Human rights, European Convention on Human Rights, European Court of Human Rights, League of Human Rights.
On le voit : alors que la version française de human rights aurait dû être « droits humains », on s’est « mystérieusement » retrouvés avec la formulation « droits de l’homme ». Rétrospectivement, cette formulation peut aisément être qualifiée d’anomalie. En effet, elle particularise la notion de droits fondamentaux et elle constitue une boîte de Pandore pour toutes sortes de théories et de discours différentialistes.
Déjà dans la recommandation 38 de l’Assemblée consultative du Conseil de l’Europe (appelée depuis Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe), celle-là même qui prônait l’adoption d’une convention consacrant les droits fondamentaux et la mise en place d’une cour garantissant leur respect, on retrouvait cette anomalie, la version anglaise parlant de human rights, la version française parlant de « droits de l’Homme ». Ce n’est certes pas une excuse, mais précisons que la recommandation 38 se référait elle-même à la « Déclaration universelle des droits de l’Homme » (Universal Declaration of Human Rights en anglais).
On peut tenter d’affirmer que le terme « homme » englobe tous les êtres humains. On peut même tenter d’affiner la graphie en ornant le terme « homme » d’une majuscule, la graphie avec minuscule censée viser la gent masculine et la graphie avec majuscule censée embrasser à la fois la gent masculine et la gent féminine. Pis-aller. La preuve : depuis un temps indéterminé (mais sans doute déterminable), on voit fleurir des formulations telles que « droits de la femme » et « droits des femmes », conséquence logique de la dérive différentialiste que permet la graphie « droits de l’homme ».
Que des initiatives privées telles que des associations s’obstinent à ne pas rectifier le tir, alors que ce serait en soi déjà bien tardif, soit. Ces associations n’ont de comptes à rendre qu’à leurs affiliés. Mais, dans la mesure où elles sont financées par l’ensemble des contribuables, hommes comme femmes, les institutions publiques, elles, doivent corriger cette erreur dont l’anachronisme ne permet plus d’accueillir la moindre circonstance atténuante.
C’est ainsi que, par exemple, la « Convention européenne des droits de l’homme » et la « Cour européenne des droits de l’homme » devraient être respectivement rebaptisées « Convention européenne des droits humains » et « Cour européenne des droits humains ».
Une initiative juridique destinée à inscrire cette revendication précise à l’ordre du jour des instances compétentes semble s’imposer.
P.-S. : La formulation « droits humains » ne devrait-elle pas elle-même céder la place à celle de « droits de la personne » (englobant à la fois les personnes physiques et les personnes morales) ? C’est un autre débat.
06:50 | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : droits de l'homme, droits humains, convention européenne des droits de l'homme, cour européenne des droits de l'homme, cedh, déclaration universelle des droits de l'homme, dudh, recommandation 38, conseil de l'europe |
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Commentaires
Bonjour,
merci pour votre article.
C'est la même chose avec le terme "insan" traduit par "homme", alors que ce terme signifie "humain".
Ainsi, lorsque 57 pays musulmans ont constitué vers les années 1990 je crois, al hokoko al insan (الإعلان العالمي الإسلامي لحقوق الإنسان ), cela à été traduit en francais par "les droits de l'homme", au lieux de "déclaration islamique des droits humains". qui est la bonne traduction.
A croire que la langue francais est sexiste ou/et machiste.
Écrit par : insan | 07 mars 2011
C'est en effet assez intéressant de constater l'isolement de la formulation française. Formulation anglaise : « Human rights ». Formulation italienne : « Diritti humani ». Formulation espagnole : « Derechos humanos ». Formulation néerlandaise : « Mensenrechten ». Formulation turque : « İnsan hakları » (équivalent de « droits humains »). Vous avez rappelé la formulation arabe. La liste peut s'allonger facilement. Y a-t-il une langue, à part le français, où le mot « homme » est privilégié ? Toujours est-il que, pour en revenir à un point de l'article, il est nécessaire de modifier sans délai la dénomination française de la Cour européenne des droits « de l'homme ».
Écrit par : MAS | 07 mars 2011
Voilà encore un héritage de la société patriarcale. Pour moi le changement des mentalités qui s'est fait (mais qui requiert encore du travail) est plus important que le changement de ces formulations maladroites.
Merci pour cet intéressant article Mehmet!
Écrit par : bloggeure | 07 mars 2011
Encore une fois cet article, pondu par notre très cher ami Mehmet, montre l'importance et le poids des mots utilisés.Il nous faut être extrémement précis quant à l'utilisation de tel mot plutôt qu'un autre. Parce que ces "mots" choisis contribuent à la vulgarisation de concepts et à form(at)er les mentalités.Il est vrai qu'à la lecture des textes en français de ces différentes cour et convention, on aurait tendance à croire que notre petit village planétaire vogant dans l'immensité cosmique est peuplé de plus de 6.000.000.000 d'êtres... hommes, plutôt qu'humains.
Salut à toi Mehmet et merci pour l'effort considérable investi dans cette dynamique de consciatisation.
Écrit par : ismail | 07 mars 2011
Merci pour vos commentaires. Pour réagir à l'un d'eux, je dirais que, selon moi, la lutte contre les formulations abusives et la lutte pour le changement des mentalités sont interdépendantes. Toute exclusion et/ou discrimination provient d'une mentalité ; toute mentalité provient d'un certain vocable. Les mots, comme d'habitude, sont importants.
Écrit par : MAS | 07 mars 2011
Merci pour cet article pertinent Mehmet.
Tout en partageant les points de vue précédents, j'aimerais juste m'en tenir au terme "insân" qui désigne en arabe, comme en turc, "humain". Mais cette définition n'est pas présente, par exemple, dans la traduction donnée par INSAN HAKLARI DERNEGI en Turquie qui préfère la traduction française de " droits de l'homme". Serait-il de la part des autorités turques et arabes une volonté de transmettre cette "mentalité", ou bien un simple acte de reproduction inconsciente ?
Écrit par : Müserref | 08 mars 2011
Bonne question. Dans les deux cas, ça me semble difficile à dire. Si je devais y aller de ma petite supposition, je dirais que ça résulte d'une reproduction inconsciente, voire mécanique, d'une graphie perçue comme officielle, de référence.
Écrit par : MAS | 08 mars 2011
Bien dit Mehmet! Nombre de féministes francophones oeuvrent depuis longtemps pour que cette aberration en langue française prenne fin!
Écrit par : Kitty Roggeman | 10 mars 2011
La référence au masculin singulier "homme" est peut-être intentionnelle, disons que c'était question de savoir l'homme unique.Par contre, "droits des humains",que je trouve plus exacte, mis au pluriel exprime mieux l'égalité, quelque soit le sexe, peut-être est-ce une question d'articulation car il reste difficile à prononcer, tandis que "droits de l'homme" reste plus percutant de cette langue. Ce sont les aléas de la traduction. Pour celà, j'estime beaucoup nos voisins anglais, international, qui vont à l'essentiel , n'exprimant aucune séparation.
Admettons qu'on décide de remplacer les premiers termes en "droits humains". Croyez-vous que celà changerait beaucoup en matière de droit?
Intéressant article & commentaires avec la traduction arabe et turque, nous ne pensons pas souvent à ces détails.
Bien à vous
Écrit par : kalem | 12 mars 2011
Le caractère percutant de la formulation "droits de l'homme" me paraît sujet à caution. Disons que notre oreille a été habituée depuis toujours à trouver qu'en français "c'est comme ça qu'il faut dire". La formulation "droits humains" paraît anormale, bizarre, étrange. C'est donc, pour moi, une question de déconstruction.
Quant à la question de savoir si le fait de passer à la formulation "droits humains" entraînera en soi un changement de fond, je dirais que cela pourrait faire l'objet d'un autre article. Ici, l'objectif de mon propos est de mettre le doigt sur une anomalie précise. Evidemment que ce changement n'entraînera pas automatiquement une protection plus grande des droits. Simplement, l'utilisation des mots surdétermine nos perceptions, donc une correction rapide s'indique.
Écrit par : MAS | 12 mars 2011
Bonjour Mehmet, j'ai fait moi-même un master de "droit international des droits de l'Homme" et j'avoue que nos professeurs estimaient qu'il s'agissait là d'un pinaillage et rien d'autre. Car ici, l'homme, comme vous l'avez dit, c'est la personne humaine en général, l'Homme. Et comme le neutre en français s'écrit au masculin, il n'y aurait rien à redire. C'est l'éternel débat de "la" ministre ou "madame le" ministre. En France, l'Académie française résiste à l'assaut. Les Lévi-Strauss et Dumézil avaient refusé d'y toucher. Et la patronne de l'Académie, Madame LE Secrétaire perpétuel, n'y est pas non plus très partante.
Écrit par : sami | 27 mars 2011
Le fait d'affirmer que "homme" (ou "Homme") est en l'occurrence un nom épicène relève plus de l'expression d'un point de vue que de l'énonciation d'une règle objective, selon moi. Quant à considérer qu'il s'agit de simple pinaillage, c'est affaire de perspective et de subjectivité. Bien à vous.
Écrit par : MAS | 27 mars 2011
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