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15 avril 2008
Bosnie-Herzégovine, joyau des Balkans
Il n’est pas dans mes habitudes de relater mes pérégrinations de par le monde. Ou plutôt il ne l’était pas… Un voyage associatif effectué à Sarajevo du 3 au 6 avril 2008 s’est mué en découverte émerveillée. L’occasion pour moi de prendre la plume pour l’exercice périlleux du récit de l’expérience intime, un carnet de notes prises pêle-mêle ci et là comme point de départ. Une nouvelle passion ? Voyons cela.
3 avril 2008
Mes collègues et moi nous rendons à l’aéroport international de Zaventem et prenons l’avion à destination de Budapest, où une escale est prévue, après quoi nous reprenons l’avion à destination, cette fois, de Sarajevo. Trois heures de retard en tout, de la contrariété malvenue, mais un dénouement heureux. En effet, nous arrivons à l’aéroport international de Sarajevo vers 18h.
Nous nous rendons en taxi à l’hôtel que notre contact à Sarajevo, Ajet bey, a choisi pour nous. C’est ainsi que nous nous retrouvons à la rue (l’hôtel s’appelle Sokak, ce qui signifie rue en turc). Premier choc : une des employées est serbe. Et chaleureuse. Pourquoi un tel étonnement ? Avec toutes les images, tous les récits, toutes les dépêches ingurgités sur la guerre, les affrontements, etc., nous pouvions raisonnablement nous attendre à découvrir une société divisée, chaque groupe ethnique vivant dans la méfiance et la distance. Il n’en est rien. Les interactions sociétales entre Bosniaques, Croates et Serbes sont nombreuses, malgré les horreurs de la guerre. Cette réalité, nous la constaterons durant tout notre séjour dans ce pays. Admirable leçon de vivre-ensemble.
Une fois installés, nous nous armons évidemment de nos appareils photo et nous rendons avec Ajet bey à la célèbre mosquée Gazi Hüsrev Bey, appelée également mosquée Begova, où nous vivons un intense moment. L’assemblée des prieurs est très cosmopolite. Des personnes de diverses origines, couleurs de peau et tenues vestimentaires se tiennent côte à côte, s’inclinant et s’agenouillant à l’unisson à la gloire d’un même Dieu. L’architecture de la mosquée rappelle instantanément l’Empire ottoman, notamment les calligraphies ornant les murs.
Ce moment de communion passé, nous nous rendons au restaurant Tarık Hocic, assez connu parmi les touristes et les visiteurs, les nombreuses photos de personnalités qui s’y sont rendues en témoignent. Nous y dégustons un plat artisanal qui n’est pas sans rappeler la cuisine turque, par le biais notamment de l’utilisation et de l’agrémentation de la viande hachée. Un délice.
Après quoi, nous pénétrons dans un salon de thé, utilisé d’ailleurs comme espace de prière durant les bombardements des années 90. Ajet bey nous suggère de boire un Osmanlı kahvesi (un café ottoman). Pure découverte et sentiment d’inculture. Un comble. Soit. Notre commande arrive dans de petits plats. Un réceptacle contenant le café bouillant, un petit verre sans poignée, un verre d’eau et deux petits sucres : telle est la composition de chaque plat. Nous apprenons le déroulement de ce véritable rituel : verser une cuillerée d’eau dans le réceptacle contenant le café, mélanger délicatement et à la surface seulement, laisser reposer durant une minute, verser ensuite le café dans le petit verre et y tremper petit à petit le sucre afin de pouvoir le mordiller sans mal et profiter du café. Un grand moment. Ajet bey nous conseille également comme dessert un tufahiye : un soupçon de pomme broyée, un brin de crème fraîche et de la noisette en poudre au centre du dessert. De quoi me donner envie de retourner là-bas à l’heure où je tapote cet article.
Le retour à l’hôtel est l’occasion de faire une première balade dans les rues de la capitale. Et une chose nous frappe tout de suite : le brassage des ethnies. Nous assistons à une scène de diversité totalement normalisée. Des hommes et des femmes de toutes les couleurs, de toutes les origines, de toutes les obédiences, de toutes les confessions. Le périmètre dans lequel s’inscrit notre hôtel, 300 m tout au plus, est en soi révélateur : une église orthodoxe, une église catholique, une synagogue et une mosquée y constituent une véritable communauté de foi, au sens le plus inclusif. Des leçons à tirer en perspective.
4 avril 2008
La journée commence par un déjeuner pris au restaurant d’un cuisinier connu dans la ville : Hacibayric. La cuisine ottomane y est de mise. Artisanale. Plats préparés à la vue des clients. Pour moi, ce sera une soupe (işkembe çorbası, mets traditionnel s’il en est) et un jus de fruits artisanal (hoşaf). Chose frappante : à peu près tous les clients sont des étrangers les uns pour les autres et, pourtant, ils prennent soin de s’asseoir côte à côte, comme pour fraterniser, faire connaissance et dialoguer le cas échéant. Pour nous autres, Bruxellois, c’est rafraîchissant.
C’est durant ce repas de groupe que Dzemaluddin Latic nous rejoint. Compagnon de lutte d’Alija Izetbegovic, auteur de l’hymne national bosniaque, Dzemaluddin bey est professeur à la Faculté des sciences islamiques de l’Université de Sarajevo. C’est aussi un ami et une archive personnalisée des tourments vécus dans la région.
Après ce déjeuner convivial, nous nous rendons tous ensemble au cimetière où se trouve la tombe d’Alija Izetbegovic. Sur le chemin se trouve la Bibliothèque nationale de Sarajevo, qui date de l’époque austro-hongroise, et qui fut incendiée en 1992 par les milices serbes. Résultat : 90% des livres qui s’y trouvaient furent perdus.
Nous pensons trouver un cimetière classique, isolé du reste de la ville, mais un panorama des lieux révèle l’existence de nombreux cimetières, disséminés aux 4 coins de la ville martyre. On y devine une intention de visibilité, presque d’exposition, comme si cette structuration signifiait « Voyez ce qu’au vu et au su de tous nous avons subi et ayez honte ! ». Le cimetière où se trouve la tombe d’Alija Izetbegovic nous bouleverse, par sa simplicité, par la sagesse qui en émane. Il n’y a quasiment aucun artifice autour de la tombe de celui qui fut pourtant le héros de tout un peuple, respecté et admiré même parmi ses ennemis. Un leader qui, même décédé, demeure au niveau de son peuple, aux côtés de son peuple, simplement, humblement. Là aussi, une formidable leçon pour de nombreux dirigeants politiques de par le monde.
Passé cet intense moment de recueillement, nous nous apprêtons à nous rendre au rassemblement du vendredi (cuma namazı). Dzemaluddin bey m’attrape par le bras et me propose de me faire visiter sa Faculté, ce que j’accepte avec grand plaisir. Nous quittons donc le reste du groupe et nous dirigeons vers ce lieu que je n’aurais jamais pu imaginer aussi marquant. Entièrement reconstruit après la guerre, d’architecture austro-hongroise, aux couleurs chaudes, ce lieu de savoir est, je crois, l’institution scolaire qui correspond à mon idéal : y déambulent et y discutent un nombre impressionnant de jeunes étudiant(e)s de tous horizons, installé(e)s confortablement dans les fauteuils qui longent les murs de l’enceinte principale ; s’y trouve un espace de prière pour celles et ceux qui, parmi les élèves et les professeurs, souhaitent se rassembler aux heures de prière, bref : un enchantement et une réelle cohésion, le genre d’endroit qui suscite le plaisir d’aller où le savoir se trouve.
Dzemaluddin bey me propose de passer dans son bureau. C’est ainsi que nous nous installons et qu’en sirotant un jus d’orange pressé nous enchaînons les sujets de discussion, qu’ils soient philosophiques, religieux, politiques, sociologiques. C’est ainsi qu’il me raconte que l’Institut oriental, le plus grand de Sarajevo et le plus riche en termes d’histoire ottomane, a vu une importante partie de ses documents détruits par les milices serbes. À tel point que ses compagnons et lui ont dû transporter manuellement les documents qui pouvaient l’être vers 5 lieux sûrs successifs. La préservation de la mémoire collective valait bien la prise d’un tel risque.
L’après-midi, nous concrétisons l’essentiel du programme pour lequel nous sommes venus à Sarajevo, à savoir une conférence et une exposition sur lesquelles je ne m’appesantirai pas.
En soirée, changement d’état d’esprit, de lieu et de temps, puisque nous parcourons la partie de la capitale la plus, disons, « moderne ». L’architecture est beaucoup plus ouest-européenne, les constructions sont plus carrées, les boutiques brandissant l’étendard de diverses marques américaines et européennes se suivent. Tout ceci est donc moins intéressant pour nous, car correspondant à un paysage similaire au nôtre, ici, à Bruxelles. Anecdote savoureuse, néanmoins : dans un salon de thé chic, nous expérimentons un dessert appelé bosnian. Les connaisseurs se remémoreront, l’esprit rêveur.
5 avril 2008
Le troisième et avant-dernier jour de notre périple en Bosnie-Herzégovine commence par une rencontre que mes collègues et moi n’oublierons jamais. Le grand mufti de Bosnie-Herzégovine, président de l’Union islamique de Bosnie-Herzégovine et grand intellectuel Mustafa Ceric se libère entre deux réunions pour nous recevoir.
La rencontre, qui ne dure qu’une demi-heure, est intense. L’homme dégage une sympathie naturelle. Son sourire, décidé et sincère, n’y trompe pas. Les sujets abordés se suivent, s’enchevêtrent, interagissent, s’offrent à nos intellects en ébullition. Notre hôte place la barre très haut, citant dans le désordre Copernic, Rousseau, Averroès, Montesquieu, Galilée, Kant, exemples à l’appui de son propos, nous entraînant sur le terrain du brainstorming improvisé, nous impressionnant par son ouverture patente sur le monde, sur les autres, par sa maîtrise aussi de l’ici et maintenant et de l’actualité internationale. Ou comment combiner foi et savoir. Là encore une leçon pour de nombreux « intellectuels » et « leaders » musulmans.
Toujours à nos côtés, formidable guide improvisé, Ajet bey nous propose ensuite de sortir de Sarajevo et de visiter Mostar, autre ville importante de Bosnie-Herzégovine, frappée très durement aussi par la guerre. Comment refuser ? Nous voilà à huit, dans deux voitures, en route pour la mer Adriatique.
La route par laquelle nous quittons Sarajevo porte le nom du capitaine Gradac. Ce guerrier, à l’époque du déclin de l’Empire ottoman, prit les armes contre ce dernier, non pas par haine ou esprit d’hostilité, mais en raison d’un accord passé par l’Empire avec les forces serbes. Ce geste fut perçu comme une trahison par le capitaine Gradac qui ne pouvait concevoir qu’une puissance partageant la même foi trahisse les populations bosniaques. C’est dire si, manifestement, la religiosité relevait pour la population locale d’une approche sincère et intériorisée.
Entre Sarajevo et Mostar, nous faisons plusieurs escales. La première nous permet de contempler un pont, le pont Stara Çupria, datant du 16e siècle. La seconde de visiter un village où se trouvent plusieurs mosquées dont les minarets sont en partie détruits. Les traces de la guerre sont palpables. Nous apprenons que les habitants musulmans ont refusé que de nouveaux minarets soient construits, comme pour, une nouvelle fois, que tous les visiteurs voient ce qu’ils ont subi, afin que le souvenir des bombardements demeure frais dans les esprits. La troisième escale est tout à fait intéressante, puisque nous avons vu les restes du pont Neretva, celui qu’emprunta Tito en 1943, avant de le faire exploser pour empêcher Hitler et son armée de le suivre. Le pont est toujours en l’état. Spectaculaire.
En fin d’après-midi, nous nous arrêtons aux abords du restaurant Maksumic. Un véritable festin nous y attend. Salade assaisonnée, viande de bœuf, pommes de terre cuites, le tout préparé à la vue des clients, avec toujours ce souci de transparence. Le hasard fait que nous y rencontrons l’ancien ministre bosniaque de l’Intérieur, M. Avdo Hebib. Nous apprendrons par la suite que cet homme, au visage marqué par des tourments difficilement imaginables pour les touristes plus ou moins impliqués que nous sommes, a perdu son propre fils durant la guerre, soldat martyr à 21 ans à peine. Le caractère terrifiant et insensé de la guerre mis à part, il y a dans ce fait également une véritable leçon de vie. Imaginons un instant un ministre états-unien perdre son enfant en Irak. En bref, imaginons l’inimaginable, pourtant bien réel en Bosnie-Herzégovine, terre de communion entre la population et ses dirigeants.
Nous arrivons enfin à Mostar. La première chose qui nous frappe est la météo. Le temps à Sarajevo est similaire à celui auquel nous avons droit à Bruxelles. En effet, peu enjouant… Le temps à Mostar est beaucoup plus estival. À croire que ce n’est pas la même région, alors que seuls 130 petits km séparent les deux villes. Nous visitons bien sûr le pont de Mostar, demeuré tristement célèbre « grâce » au bombardement dont il a été la cible en direct. La vidéo est toujours consultable sur YouTube, pour les curieux.
Plus encore que Mostar, ce sont ses environs qui sont fascinants. Ainsi, le village de Blagaj, et son tekke (habitat utilisé par les confréries soufies comme lieu de prière, de retraite spirituelle et de discussions scientifiques), sont une véritable merveille. Cette construction datant du 16e siècle se situe au pied, que dis-je, dans le creux d’une gigantesque falaise et est longée par la rivière Buna, un cours d’eau provenant d’une grotte dont on dit qu’elle abrite d’étranges créatures et dont l’eau est d’une chaleur glaciale. Ambiance garantie. Nous y prions en groupe pour ensuite y déguster, à l’air pur, un thé chaud accompagné d’un lokum. Un des plus fameux de ma vie. Dans un autre village, toujours dans les environs de Mostar, où l’esprit ottoman est d’une force presque physique, se trouve une autre merveille architecturale : la mosquée Hajji Alija. Construite en 1562, bombardée par les forces croates et complètement détruite en 1993, elle fut reconstruite entièrement en 2005.
Tout au long de ce voyage, nous avons également été frappés par l’incroyable propreté et le sens de l’esthétique des Bosniaques. Sarajevo est infiniment plus propre que Bruxelles. C’est la capitale, certes, mais que dire des villages avoisinants, tous victimes d’une guerre atroce, et pourtant exemplaires de ce point de vue ? Un tel respect pour la nature et le milieu, cela ne s’invente pas. Discipline existentielle.
6 avril 2008
Dernier jour à Sarajevo. Nous en profitons pour vivre l’expérience revigorante du marché de cette ville sainte. Les traces de la guerre sont partout. Que ce soit au marché ou ailleurs dans cette cité suppliciée, d’ailleurs. Un mur de glace, visible, est disposé au fond du marché, le nom de chaque victime tombée à cet endroit inscrit méticuleusement. Souci constant de mémoire.
Après une ultime promenade et une dernière prière au centre-ville, dans un climat de bienveillance générale, nous reprenons la route pour l’aéroport. Mon cœur se serre à l’idée de quitter ce pays, ses habitants, ses merveilles, son histoire, mon histoire aussi. La Bosnie-Herzégovine m’a conquis, bouleversé et donné envie de m’y établir. Qui sait, un jour peut-être…
16:15 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : bosnie, herzégovine, sarajevo, mostar, blagaj, dzemaluddin latic
Commentaires
Quel chouette récit! sincèrement cette ville m'a toujours attirée alors que je ne m'y suis jamais rendue... Après avoir lu ce billet, je pense que la probabilité que mes vacances 2009 aient cette destination est très haute. Merci d'avoir partagé ces chouettes impressions, qui permettent à chacun de se dire que la réalité est toujours autre... Il faut aussi avouer qu'une visite faite par de vrais habitants est toujours plus illustrative, concrète et riche que celle d'un guide touristique, sans remettre en cause leur professionnalisme. Vous avez donc eu la chance d'être ben entouré, ou d'avoir bien organisé cette visite au préalable.
NB: Je tiens à préciser que votre style rédactionnel est très recherché et agréable à lire. Bonne continuation.
Ecrit par : KARAHAN | 07 mai 2008
@KARAHAN : un des objectifs de ce compte rendu était justement de susciter chez le lecteur l'envie de s'y rendre. Par conséquent, ce commentaire me réjouit.
P.-S. : merci pour le compliment !
Ecrit par : Alparslan | 08 mai 2008
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