28 avril 2007

Démocratie turque maltraitée

Déménagement !
 
 
Madame, Monsieur,
 
 
Pour un plus grand confort d'utilisation et d'interactivité, ce blog a déménagé.
 
 
L'ensemble de mes articles est désormais disponible sur :
 
 
 
 
Merci de continuer à partager vos réactions et à enrichir ma réflexion !

 

 

C'est un citoyen en colère qui s'exprime.

 

Un citoyen qui aime la Turquie et qui ne laissera personne avoir le monopole de cet amour. L'explication de cette posture est très simple et j'invite tous les curieux à (re)lire mon articulet intitulé "Chosification raciste".

 

C'est un démocrate en colère qui s'exprime.

 

Un démocrate conscient du danger qui guette quiconque se définissant, donc s'autoproclamant "démocrate". Un démocrate qui n'a ni n'aura par conséquent de cesse de réinterroger son rapport à la démocratie.

 

C'est en tant que citoyen et démocrate que je dis STOP. Depuis hier soir, la Turquie vit une nouvelle fois une aberration archaïque que sa lente mais nécessaire démocratisation nous permettait jusqu'ici de penser éteinte, morte, enfouie à jamais dans les méandres de l'Histoire.

 

À l'heure où, conformément à une procédure prévue par l'article 102 de la Constitution turque de 1982, la Grande Assemblée Nationale de Turquie (TBMM) doit/devait élire celui qui sera/était appelé à assurer la présidence de la République de Turquie durant les 7 prochaines années, les Forces Armées Turques (TSK) ont publié un communiqué qui équivaut à un semi-coup d'État.

 

Le summum de l'intolérable est atteint dans le passage du communiqué qui justifie a priori une intervention militaire. Quand ces chers messieurs comprendront-ils que l'armée n'a PAS à se mêler de politique ? Quand comprendront-ils qu'une telle posture est incontestablement anti-démocratique ? Plus grave encore : quand les partisans d'une telle posture dans le chef de l'armée comprendront-ils qu'ils sont, ce faisant, les "alliés de leurs propres fossoyeurs", comme dirait Kundera ?

 

La principale caractéristique d'une démocratie est la tenue d'élections à intervalles réguliers (et son corollaire : l'alternance du pouvoir). Quel que soit le système électoral pris en compte (majoritaire ou proportionnel), il est incontournable, dans une démocratie véritable, que le Pouvoir législatif, donc le Parlement, et lui seul, s'occupe des questions liées à la gestion politique du pays. Si un Gouvernement officie mal et ne respecte pas sa mission, deux possibilités s'offrent aux citoyens : la première est directe et consiste, lors des élections suivantes, à voter pour un autre parti que celui au pouvoir ; la seconde est indirecte et consiste, à travers les représentants de la Nation c'est-à-dire les Députés, à désavouer le Gouvernement et à emmener le pays vers des élections anticipées, cette seconde possibilité n'étant mise en oeuvre qu'en cas de crise grave.

 

Mais en Turquie, il existe une troisième possibilité : le coup d'État militaire. Le principe est simple : deux-trois personnes se réunissent, décident que le Gouvernement X ou Y ne leur plaît pas (ou plus), agissent comme s'ils s'exprimaient au nom de la population, et paralysent la vie politique du pays en faisant si nécessaire circuler dans les rues de la Capitale Ankara quelques chars, pour que le message soit sans équivoque. Le Gouvernement, en conséquence, tombe et de nouvelles élections ont lieu. Tout ceci dans un climat d'autolégitimation pseudo-démocratique inacceptable pour quiconque se revendiquant véritablement comme "démocrate".

 

Le système décrit comme "troisième possibilité" porte un nom : dictature. La société civile, les partis d'opposition, les médias, le monde académique n'existent plus.

 

Mais ma colère vise au moins égalitairement l'Union européenne, que je juge en partie responsable de cette nouvelle rétrogradation turque.

 

Le Gouvernement turc actuel, s'il n'est pas exempt de défauts, et s'il doit être critiqué comme n'importe quel gouvernement, n'en est pas moins le plus pro-européen que la Turquie moderne post-1923 ait connu, le plus courageux également en matière de droits de ses composantes minoritaires, le plus décidé en matière de démocratisation et de droits humains, le plus vaillant sur la question chypriote et sur la question arménienne. Autant de dossiers sur lesquels les tenants du nationalisme turc jouent pourtant leur va-tout pour le discréditer aux yeux de la population et pour pousser l'armée à intervenir, ce qui au passage leur permet de faire l'économie d'une réelle alternative purement politique.

 

Mais peu importe. Le parti qui constitue le Gouvernement turc actuel, AK Parti, serait un parti "islamiste", "islamiste modéré", "fondamentaliste", ou que sais-je. Sur base de quoi une telle affirmation, grave dans la mesure où l'accusation d'"islamisme" est devenue une véritable arme de discrédit massif ? Le passé prétendument nébuleux de certains de ses dirigeants, comme Recep Tayyip Erdoğan et Abdullah Gül. Quant au présent, rien. Mais ce n'est pas grave. Le discrédit est efficace. Emballé, c'est pesé ! À l'avenir, lorsque je parlerai du Pape Benoît XVI, je préciserai systématiquement que c'est un (ancien) "nazi", et je prends le pari que ça fera sortir de leurs gonds ceux-là mêmes qui traitent d'"islamiste" quiconque étant un peu "trop" musulman à leur goût.

 

Par rapport à la question de l'islam, justement, il est piquant de voir (encore faut-il vouloir le voir...) que les bien-pensants européens s'indignent à tout-va du non-respect des droits humains en Turquie, mais jamais parce que les droits des citoyens turcs de confession musulmane sont bafoués, et donc les droits de la majorité. Les États et intellectuels tiers, certains du moins, ne cessent d'agiter la menace "islamiste" alors que les musulmans de Turquie sont les premières victimes de l'autoritarisme de l'État turc.

 

Il n'y a rien de plus dangereux qu'un démocrate à géométrie variable, qui s'indigne lorsque l'idéologie à laquelle il adhère est fragilisée et qui se tait lorsque c'est autrui qui est victime. Finalement, disent même certains, mieux vaut l'armée que le foulard. "Deux poids, deux mesures" qui en dit long sur les intentions.

 

Que l'on soit de droite ou de gauche, croyant ou non-croyant, la condamnation de ce qui est en train de se passer en Turquie doit être sans appel. De même, il est primordial de soutenir le Gouvernement turc actuel dans ce difficile contexte, non pas par préférence partisane, mais parce qu'il a été élu démocratiquement et qu'il sera remplacé, s'il doit un jour être remplacé, tout aussi démocratiquement.

 

C'est donc un véritable test démocratique qui nous concerne tous, turcs ou non.

Commentaires

Je suis en permanence l'actualité politique en Turquie qui s'est enflammée depuis l'intervention de l'armée.
Je vous félicite pour ce discours fort ! Un problème d'ordre démocratique ne peut en aucun cas être réglé en dehors du système démocratique. Mais même dans cette situation dramatique, des partis qui se déclarent démocrates savent en tirer profit.
Tout ce que vous dites est tellement complet que je ne peux être plus en accord avec quelqu'un !
De plus, vous avez une écriture fascinante.
J'aimerai en tout cas faire votre connaissance et je serais heureux de vous voir me répondre en mail.

nazif.tura@gmail.com

Mes salutations.

Écrit par : Nazif | 03 mai 2007

Bravo!

Ces manifs font tt aussi peur que les politiciens ultra-religieux (ce terme est-il correct d'ailleurs?).

L'armée turque a instrumentalisé la situation.

Écrit par : naranjita | 13 mai 2007

Bravo!

Ces manifs font tt aussi peur que les politiciens ultra-religieux (ce terme est-il correct d'ailleurs?).

L'armée turque a instrumentalisé la situation.

Écrit par : naranjita | 13 mai 2007

Avant toute chose, je vous remercie tous deux pour vos réactions. Je continuerai à partager avec d'éventuels lecteurs mes envolées récurrentes.

Pour ce qui est de l'instrumentalisation de la situation par l'armée turque, je suis assez mitigé. L'armée tient mordicus à sa prééminence archaïque. C'est un fait. Mais il faut aussi bien se dire que durant cette campagne de diabolisation menée en parallèle à l'élection présidentielle turque, certains partis d'opposition, au premier rang desquels le CHP, devant leur incapacité à accéder démocratiquement au pouvoir, ont tout fait pour titiller l'armée et l'obliger pour ainsi dire à sortir de son trou. C'est un peu paradoxal de dire ça mais l'armée s'est presque vue sommer d'agir selon un modus operandi pourtant impensable en 2007.

Écrit par : L'anachorète du Web | 13 mai 2007

Les commentaires sont fermés.